vendredi 29 août 2014

Love 'Em and Leave 'Em 1926

Le Galant étalagiste
 Un film de Frank Tuttle avec Evelyn Brent, Louise Brooks, Lawrence Gray et Osgood Perkins

Mame Walsh (E. Brent) travaille dans un grand magasin ainsi que sa petite soeur Janie (L. Brooks). Mame s'occupe d'elle depuis la mort de leur mère. Elle ignore que Janie parie secrètement aux courses par l'intermédiaire d'un voisin louche, Lem Woodroff (O. Perkins), et y engloutit une collecte réalisée par les employés du magasin...

En 1926, Louise Brooks n'est pas du tout une star de cinéma, tout au plus une jeune actrice qui monte. Dans cette production Paramount, on l'associe avec une autre actrice du studio Evelyn Brent. Le style de celle qui sera l'égérie des premiers grands films de Sternberg comme Underworld (1927) déplaît considérablement à Louise. Elle dira plus tard de sa partenaire, avec sa langue acérée habituelle : "Son idée du jeu d'actrice était d'entrer en scène, d'écarter les jambes et de rester pieds au sol en disant son texte avec un mépris tout masculin !" En tout cas, cette différence de personnalités convient bien à leurs rôles de soeurs ennemies. Alors que Brent est une bonne fille, peut être un peu trop sage, Brooks accumule les bêtises et n'hésite pas non plus à séduire le fiancé de sa soeur, Bill (Lawrence Gray) en son absence. Mame encaisse stoïquement les rebuffades de sa jeune soeur, et doit faire des pieds et des mains pour récupérer l'argent qu'elle a dilapidé aux courses avec un escroc. Le monde des grands magasins a été beaucoup exploité à cette époque au cinéma américain. Dans It (1927) de Clarence Badger, Clara Bow était une jeune vendeuse qui séduisait son patron et Mary Pickford était également vendeuse dans l'excellent My Best Girl (1927). L'univers du grand magasin permet d'explorer les différentes couches sociales de l'Amérique des années 1920. Une jeune femme de l'époque ne pouvait guère espérer mieux comme travail que secrétaire ou vendeuse. Il y a sans aucun doute une identification forte du public avec des personnages qui leur ressemble dans la vie de tous les jours. Alors que Mame ne songe qu'à épouser un de ses collègues, Janie veut elle grimper l'échelle sociale plus rapidement et n'hésite pas à flirter avec le chef de rayon, puis avec le patron. Brooks est parfaitement à l'aise en "goldigger" amorale à l'allure innocente: elle danse et enjôle les hommes avec un mépris total des conventions. Si le film souffre un peu, ce n'est pas au niveau de l'interprétation, mais plus de la direction assez plate de Frank Tuttle. Néanmoins, cette comédie dramatique est extrêmement plaisante.

A Girl in Every Port 1928

Une fille dans chaque port
Un film d'Howard Hawks avec Victor McLaglen, Robert Armstrong et Louise Brooks

Le marin Spike Madden (V. McLaglen) a un riche carnet d'adresses rempli du nom de ses conquêtes aux quatre coins du monde. Seulement, en retournant voir celles-ci, il se rend compte qu'un autre marin est également passé par là en laissant un bracelet ou un tatouage...

En 1926, Victor McLaglen était devenu soudain une star grâce son incarnation du Capitaine Flagg dans What Price Glory? de Raoul Walsh. La Fox décide d'exploiter ce héros atypique, pas réellement un séducteur, mais à l'allure virile de bagarreur dans A Girl in Every Port. Tout comme le film de Walsh, la comédie de Hawks exploite jusqu'à plus soif l'amitié virile qui unit deux marins en goguette. Le véritable couple du film c'est Armstrong - le futur interprète de King Kong (1933) - et McLaglen qui passent de bars en bars, de bagarres en bagarres contre les autorités locales tout en s'arrêtant ce qu'il faut pour revoir des filles de passage. Il semble que ce type d'amitié virile était à la mode à l'époque. Cela peut donner le meilleur avec Wings (1927) de W.A. Wellman ou le pire comme Two Arabian Knights (1928) de Lewis Milestone. Le film d'Hawks se rapproche plus du deuxième. Les personnages sont schématiques et Victor McLaglen se contente de faire sa série de grimaces habituelles: clin d'oeil, sourire béat et énorme éclat de rire. Si on apprécie le style de McLaglen - ce n'est pas mon cas - on peut regarder avec amusement cette pochade à l'humour potache. Il faut cependant remarquer qu'Hawks montre un sens du rythme qui rattrape quelque peu les ratages de sa période muette comme le désastreux Fazil (1928). A sa sortie, A Girl in Every Port fut salué pour son potentiel commercial, plus que pour une quelconque réussite artistique. Quant à Louise Brooks, elle ne joue qu'un personnage secondaire. Elle est plongeuse acrobatique dans une fête foraine et s'intéresse de près au portefeuille de McLaglen, plus qu'à son charme imaginaire. On peut admirer sa plastique dans un maillot moulant qui apparemment attira l'oeil de Pabst. Sans ce dernier, il y a fort à parier que Louise serait restée une actrice secondaire à Hollywood. Le couple qu'elle forme avec McLaglen fait penser au couple Clara Bow-Ernest Torrence dans Mantrap (1926) de Victor Fleming. Le film de Fleming avait cependant un tout autre dynamisme grâce à la pétillante Clara. Dans l'ensemble, une comédie passable, mais qui ne fait pas partie des meilleurs films de Hawks.

jeudi 21 août 2014

Svärmor på vift 1916

Beau-papa n'est pas insensible aux charmes des patientes de son gendre...
"Belle-mère fait la noce" ou "Chemins interdits"
Un film de Georg af Klercker avec Maja Cassel, Nils Olaf Chrisander, Manne Göthson et Tekla Sjöblom

Le Docteur Berg (N.O. Chrisander) reçoit la visite de ses beaux-parents qui viennent semer le désordre dans son train-train quotidien avec sa femme (M. Cassel) ...

Georg af Klercker ne tournait pas seulement des drames. Pour la société Hasselblad, il a aussi réalisé de charmantes comédies. L'intrigue fait penser au théâtre de boulevard, mais sans vulgarité. L'arrivée des beaux-parents du Dr Berg est le signal du désordre. Beau-papa ne songe qu'à se rincer l'oeil en scrutant les jolies femmes, y compris les patientes de son gendre. Il faut dire que belle-maman est du genre vieille harpie. Même le déjeuner se révèle immangeable : les beaux parents sont arrivés avec un vieux coq (vivant !) qui est dur comme de la vieille charogne. Les deux hommes en profitent pour aller se restaurer dans un restaurant et aller ensuite dans un bal masqué. C'est compter sans la perspicacité de belle-maman qui a flairé le subterfuge. Les deux couples vont donc se retrouver masqués au dit-bal avec moults quiproquos. Tout cela est très enlevé et amusant sans atteindre le niveau des meilleures comédies de Mauritz Stiller.

För fäderneslandet 1914

Ivan von Kaunowitz (G. af Klercker) tente de séduire Ebba von Tell (L. Jacobsson)
L'Espion d'Œsterland
Un film de Georg af Klercker et Ragnar Ring avec G. af Klercker, Lilly Jacobson et J. Lange

Ivan von Kaunowitz (G. af Klercker) est attaché militaire en Oesterland. c'est en fait un espion envoyé pour prendre les plans d'un fort. Pour ce faire, il séduit Ebba von Tell (L. Jacobson) qui est la fille du Chambellan Von Tell...

L'Espion d'Œsterland est un film d'espionnage produit par la filiale suédoise de Pathé-Frères. Georg af Klercker est alors un jeune réalisateur et il y joue le rôle principal. L'opérateur est le frère du célèbre Julius Jaenzon (l'opérateur de Sjöström et Stiller) Henrik Jaenzon. Ce long métrage contient tous les ingrédients requis pour ce type de film. Klercker dans le rôle principal change d'identité au milieu du film pour mieux se fondre dans l'environnement. Il passe ainsi de la jolie Edda à Gunhild, une humble fille de pêcheur pour arriver à ses fins. Alors qu'il tente de faire sauter un pont, il tombe dans un torrent où il se noie. On pense un peu aux sérials de Feuillade pour les rebondissements, mais il y a déjà une utilisation habile des paysages suédois qui donne à ce film une couleur tout à fait particulière. Un film de Klercker moins remarquable que les suivants, mais qui montre déjà un talent certain.

I minnenas band 1916

Le Comte Cronschöld (G. af Klercker) s'interesse à la bohémienne Roszica (E. Carlsson)
Dans le ruban des souvenirs
Un film de Georg af Klercker avec G. af Klercker, Elsa Carlsson et Manne Göthson

Le Comte Cronschöld (G. af Klercker) a surpris un groupe de bohémiens qui occupent illégalement un château en ruines sur ses terres. Il leur demande de déguerpir au plus vite. Cependant, il a remarqué la jolie Roszica (E. Carlsson) qu'il va emmener avec lui et épouser...

Plusieurs oeuvres de Georg af Klercker explore les différences sociales dans la Suède des années 1910. Il faut dire qu'il est lui-même issue d'une lignée aristocratique et a fait une mésalliance selon les critères de sa famille. Il joue ici un comte, avec sa longue silhouette distinguée et bottée, qui n'est pas insensible au charme d'une petite bohémienne qui songe à exploiter ce penchant pour aider sa famille. On imagine d'abord qu'il va faire d'elle sa maîtresse. En fait, pas du tout, il va épouser la jeune fille, ce qui pour l'époque devait être encore pire qu'une mésalliance! Bien qu'il y ait une réelle affection entre les deux époux, Roszica perd rapidement pied dans cette nouvelle vie d'aristocrate. Sa famille lui manque et elle va finalement quitter sa riche demeure pour retrouver la vie itinérante de sa famille. Le récit est joliment troussé avec des extérieurs magnifiquement photographiés.

Mella liv och död 1916

Première rencontre du Dr Brinck (I. Kalling) et d'Elsa (M. Johnson)
Entre la vie et la mort
Un film de Georg af Klercker avec Ivar Kalling, Lilly Cronwin et Mary Johnson

Le Docteur Brinck (I. Kalling) fait de la recherche scientifique avec sa fidèle assistante Inger (L. Cronwin). Il fait un jour la connaissance d'Elsa (M. Johnson) et en tombe amoureux. Jalouse, Inger décide d'éliminer sa rivale...

Inger (L. Cronwin) et Dr Brinck (I. Kalling)
Cette histoire de meurtre machiavélique est encore une oeuvre remarquable de Georg af Klercker. Un médecin-chercheur n'imagine pas une minute que sa fidèle assistante, qui passe la journée avec lui au laboratoire, puisse planifier un meurtre par jalousie. Le film n'est pas confiné en sudios. Au contraire, bon nombres de scènes sont tournées en extérieur et offrent de longs travellings pris depuis une voiture. On suit ainsi la promenade en vélo de Brinck et de son assistante. Le plan machiavélique d'Inger consiste à envoyer une lettre à sa rivale, la jeune Elsa, en lui demandant une réponse. Elle fournit même une enveloppe pour la réponse. Elle a passé du poison sur la colle de celle-ci sachant que la malheureuse Elsa passera sa langue dessus pour la fermer. Le piège fatal fonctionne. Elsa tombe et Brinck est au désespoir. Dans un rêve, il voit Elsa vivante puis morte comme dans Posle Smerti (Après la mort, 1915) d'Evgeny Bauer où le héros est hanté par le fantôme de sa bien-aimée. Si l'univers de Klercker n'est pas aussi morbide et prenant que celui de Bauer, il est cependant apparenté. Cependant, la fin de l'histoire est heureuse. Prise de remords, Inger trouve un antidote qui guérit Elsa tout en attribuant la découverte à son mentor. Une belle oeuvre de Klercker.

I mörkrets bojor 1917

Elinor (S. Smolova) retrouve la liberté
Prisonnière de l'obscurité
Un film de Georg af Klercker avec Sybil Smolova, Carl Barcklind et Ivar Kalling

Elinor Petipon (S. Slomova) a été arrêtée pour le meurtre de son époux (C. Barcklind). Elle n'a aucun souvenir des événements qui ont précédé sa mort. En prison, elle tente de se souvenir de ce jour fatidique...

Ce film de Georg af Klercker produit par la compagnie Hasselblad de Göteborg offre une structure narrative tout à fait extraordinaire pour son époque. En effet, l'histoire d'Elinor, suspectée de meurtre, nous est racontée par une série de flash-backs au fur et à mesure que la mémoire des événements lui revient. L'utilisation du flash-back n'est guère commune avant 1920 et encore moins lorsque le récit est fragmenté comme dans ce film. Klercker travaille avec un excellent opérateur Carl-Gustaf Florin qui utilise intelligemment les excellentes lentilles fabriquées par Hasselblad à la profondeur de champ remarquable. On est convaincu dès le début qu'Elinor est innocente du crime dont elle est accusée. Suite au choc, elle est devenue amnésique et est incapable de se défendre. En discutant avec l'aumônier de la prison, différents moments de la journée lui reviennent en mémoire. En sortant de prison, elle ne sait toujours pas comment son époux est mort. Elle va sciemment dans un petit bar mal famé où elle surprend une conversation entre plusieurs malfrats qui préparent un cambriolage dans sa propre maison. Elle intègre leur équipe pour tenter de protéger son fils qui est seul sur les lieux. C'est au cours du cambriolage que la mémoire des événements devient plus précise et qu'elle découvre le nom du meurtrier. Certains plans du film dans les rues de Göteborg m'ont rapellé le style d'Evgeny Bauer. D'ailleurs dans ce récit à la limite de la psychanalyse, on retrouve un peu l'atmosphère de ces oeuvres russes où la vie et la mort peuvent se rencontrer. Une oeuvre fascinante de Georg af Klercker.

dimanche 17 août 2014

Eld ombord 1923

Jan Steen (M. Lang) et Dick (V. Sjöström)
Le Vaisseau tragique
Un film de Victor Sjöström avec Matheson Lang, Jenny Hasselqvist et Victor Sjöström

Le skipper Jan Steen (M. Lang) a épousé Ann-Britt (J. Hasselqvist) qui fut autrefois aimée de Dick (V. Sjöström). Couvert de dettes, Jan doit accepter de transporter une cargaison dangereuse. Son second ayant été blessé, c'est Dick qui le remplace à bord. La tension entre les deux hommes monte rapidement...

Dick (V. Sjöström) et Ann-Britt (J. Hasselqvist)
Eld ombord (littéralement: incendie à bord) est le dernier film muet suédois de Sjöström réalisé avant son départ pour Hollywood. Pour la première fois, il utilise un acteur canadien, Matheson Lang dans le rôle principal. Ce choix est certainement lié au désir de vendre mieux son film à l'international. Cependant le résultat n'est pas tout à fait à la hauteur des précédents films de Sjöström. Matheson Lang, un acteur Shakespearien, n'a pas la subtilité et le naturel des acteurs utilisés généralement par Sjöström. De plus, le scénario est nettement plus traditionnel et attendu que ses précédents chefs-d'oeuvre. On est face à un film d'aventures maritimes plus traditionnels, dans la lignée des produits manufacturés par Hollywood. Cela ne signifie pas que le film est mal réalisé. Sjöström sait parfaitement faire monter la tension et le suspense à bord du navire avec de multiples rebondissements: mutinerie, falgellation, bagarres, incendie, etc. Mais, on attendait de lui des personnages plus complexes et psychologiquement plus fouillés que ce qu'il nous offre. La photo signée de Julius Jaenzon est toujours magnifique d'ombres et de lumières, mais il manque à ce film ce petit quelque chose qui font les chefs-d'oeuvre. On a l'impression que Sjöström est déjà pris dans l'engrenage des studios américains qui n'attendent de leurs réalisateurs qu'une adhésion servile à leur scénario. Le film est spectaculaire au sens premier du mot. Il se clôture par l'explosion d'une goëlette. Par contre, la fin heureuse qu'il nous propose est fort peu crédible. A-t-elle été imposée par les producteurs? Ce n'est pas impossible car il est fort difficile de croire que Jan et Dick puisse se réconcilier après que ce dernier ait mis le feu au navire pour se venger. Un film moins personnel de Sjöström, mais qui tient bien la route en terme de divertissement.

samedi 16 août 2014

Tösen från Stormyrtorpet 1917

Gudmund (Lars Hanson) et Helga (Greta Almroth)
La Fille de la tourbière
Un film de Victor Sjöström avec Greta Almroth, Lars Hanson, Karin Molander et Concordia Selander

Helga (G. Almroth), surnommée la fille de la tourbière, a eu un enfant après que son ancien patron ait abusé d'elle. Les bien pensants du village la regarde avec mépris, mais elle va réussir à défendre son honneur...

La Fille de la tourbière est la première adaptation d'un roman de Selma Lagerlöf réalisée par Sjöström. Il en adaptera quatre autres dans les années à venir. L'année 1917 est cruciale pour Svenska Biograf. Le directeur Charles Magnusson a décidé de réorienter la production vers l'adaptation d'oeuvres littéraires pour faire monter en gamme les films. Après le magnifique Terje Vigen (1917) d'après Ibsen, Sjöström s'attaque à cette histoire simple et forte d'une fille victime du qu'en-dira-t-on qui va se battre pour retrouver son honneur. Le cinéma suédois n'hésite pas à montrer la réalité sociale et les préjugés religieux sans se voiler la face. Helga est avant tout une victime. Placée comme servante chez un fermier, il a abusé d'elle. Pourtant, c'est elle qui est considérée comme une fille perdue. Face à cette adversité, elle fait preuve d'un courage qui force le respect des citoyens les plus conservateurs. Alors que son ancien patron s'apprête à se parjurer sur la Bible, elle préfère lui arracher le livre des mains pour éviter le châtiment divin qui l'attend. Elle ne veut pas que le père de son enfant brûle en enfer. Petit à petit, le personnage d'Helga montre sa grandeur d'âme, son refus du mensonge et des préjugés face à une société bien-pensante profondément hypocrite. Gudmund est impressionné par la volonté de cette femme et va insensiblement tomber amoureux d'elle. Le contraste avec sa fiancée Hildur devient de plus en plus insupportable, surtout lorsqu'il se retrouve lui-même suspecté de meurtre et qu'elle le rejette. Sjöström dirige ses acteurs au petit point. Lars Hanson et Greta Almroth sont absolument formidables de vérité et de subtilité. Encore un magnifique Sjöström. Douglas Sirk a réalisé également une adaptation du roman de Lagerlöf en 1935 sous le titre Das Mädchen von Moorhof.

vendredi 15 août 2014

Förstadsprästen 1917

Elin von Prangen (Mary Johnson) et Erik Dyhre (Olof Sandborg)
Un pasteur de banlieue
Un film de Georg af Klercker avec Olof Sandborg, Concordia Selander, Mary Johnson et Lilly Gräber

Issu d'une riche famille, Erik (O. Sandborg) a préféré devenir pasteur au grand dam de son beau-père un général qui lui préfère son fils Ove qui a choisi la carrière militaire. Elin (M. Johnson), la filleule du général, s'éprend d'Erik...

G. af Klercker
Le réalisateur suédois Georg af Klercker (1877-1951) est l'un des grands oubliés de l'histoire du cinéma. Issu d'une famille aristocratique, il décide de poursuivre une carrière théâtrale contre l'avis de celle-ci. A la fois acteur et metteur en scène, il vient au cinéma en 1911 pour la société Svenska Biograf. Il n'y fera qu'un passage éclair avant de rejoindre la firme concurrente Hasselblad à Göteborg. C'est au sein de cette société, qui fabriquait des lentilles et objectifs, qu'il va développer son style propre. Förstadprästen, qui peut se traduire par "pasteur de banlieue", raconte comment un fils de famille préfère la prêtrise et s'occuper des pauvres de sa paroisse plutôt que d'embrasser les armes. Cela lui vaut le mépris d'une partie de sa famille. Il n'hésite pas à défendre une prostituée Stella (L. Gräber) qui est maltraitée par son souteneur. Sa gentillesse en sa faveur ne lui apportera que de sérieux ennuis. On l'accuse d'être l'amant de Stella et celle-ci ne fait rien pour le démentir, à l'instigation de son souteneur. Quant à Elin, elle s'amourache d'Erik sous un coup de tête. On reconnaît dans ce rôle de jeune fille la merveilleuse Mary Johnson, la future héroïne d'Herr Arnes pengar (Le Trésor d'Arne, 1919) de M. Stiller, qui fut découverte par Georg af Klercker. La luminosité et la finesse de la photographie montre la qualité des objectifs produits par Hasselblad. Af Klercker se concentre sur les différences sociales d'une société suédoise très inégalitaire et n'hésite pas à nous montrer les ruelles des bas-quartiers. Les acteurs font preuve du même naturel que l'on retrouve chez les autres films suédois de l'époque. Ce drame social me donne envie de continuer l'exploration de l'oeuvre de ce cinéaste méconnu. Un grand merci au cinéphile qui m'a recommandée de découvrir ce metteur en scène.

jeudi 14 août 2014

Mästerman 1920

Maître Samuel
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Greta Almroth, Harald Schwerzen et Concordia Selander

Sammel Eneman (V. Sjöström) est prêteur sur gage dans une petite ville portuaire. Il est détesté par la plupart de ses concitoyens pour son avarice. Un jour, il fait la connaissance de Tora (G. Almroth) qui s'est faite agressée et la ramène chez sa mère (C. Selander). La jeune fille est fiancé au marin Knut (H. Schwerzen) qui a besoin d'argent. Elle va trouver Eneman pour obtenir un prêt. Il accepte, mais en retour, il faudra qu'elle accepte de s'occuper de sa maison...

Ce film de Victor Sjöström est moins connu que d'autres de la même époque. Et pourtant, c'est à nouveau une oeuvre profondément humaine et d'une subtilité remarquable. On a également la confirmation, s'il en était besoin, de l'étendu du talent de l'acteur Sjöström. Il est ici un vieux grigou qui vit au milieu de son bric-à-brac et s'habille de vieilles hardes par avarice. La rencontre avec Tora va modifier ce vieil homme en apparence sans coeur. Il accepte qu'elle rende les objets qu'il avait pris en gage aux pauvres gens du village et il s'humanise doucement en changeant ses vêtements. Petit à petit, son environnement se modifie grâce aux bons soins de Tora, ce qui ne manque pas de faire jaser. Le vieux grigou pense même qu'elle va accepter de l'épouser. Evidemment, il se trompe. Tora attend patiemment le retour de Knut et il réalisera alors sa folie. Mais, auparavant, il devra subir une série d'humiliations particulièrement cruelles. Alors qu'il a revêtu ses plus beaux atours et qu'il se met en route pour aller trouver la mère de Tora, bouquet de fleurs en main, tout le village se coalise pour se moquer de lui. Une séquence reste en mémoire pour son efficacité et sa cruauté. Alors qu'il arrive seul sur la route, il croise une rangée de villageois qui singe son allure: ils portent des bouquets de brindilles et se rangent derrière lui en file indienne. Il prend l'humiliation avec résignation. Le film se clôt avec le vieux Sammel qui repart chez lui dans ses vieilles hardes laissant derrière lui Tora et Knut, enlacés et heureux. Sjöström est absolument bouleversant de sensibilité dans ce rôle difficile et sa mise en scène est sans faille avec un soin dans le rythme et la composition des scènes qui en font sans aucune doute l'un des tous premiers maîtres du cinéma. A voir absolument.

Trädgårdsmästaren 1912

Lili Bech et Gösta Ekman
Le Jardinier
Un film de Victor Sjöström avec Victor Sjöström, Lili Bech et Gösta Ekman

Un propriétaire de jardin (V. Sjöström) convoite la petite amie (L. Bech) de son fils (G. Ekman). Il éloigne celui-ci et profite de son absence pour abuser sexuellement de la jeune fille...

Lili Bech et Mauritz Stiller
En 1912, Victor Sjöström réalise son premier film pour Svenska Biografteatern. C'est son ami Mauritz Stiller qui a écrit le scénario et y joue un petit rôle. Bien loin des romances sentimentales, l'histoire imaginée par Stiller est d'une cruauté particulièrement inhabituelle pour l'époque. La malheureuse Lili Bech, qui joue la jeune fille sans nom de l'histoire, est victime d'un viol de la part du patron de son père. Sjöström ne cherche pas à se donner le beau rôle en endossant celui du prédateur. Dès ce premier opus, on est frappé par la beauté de la composition, fruit du travail du merveilleux opérateur Julius Jaenzon qui accompagnera Stiller et Sjöström dans tous leurs chefs-d'oeuvre à venir. Le film fit scandale et fut refusé par la censure suédoise. Il sortit néanmoins - censuré - dans d'autres pays où il fut reçu avec ferveur. De nos jours, seule une copie censurée américaine nous permet de découvrir cette oeuvre étonnante. Lili Bech donne une superbe incarnation de cette femme victime des hommes et de la société. Des années plus tard, devenue prostituée, elle retourne dans la serre remplie de fleurs où elle avait été attaquée pour y mourir. Malgré la noirceur du sujet, le film est plein d'images magnifiques de la campagne suédoise qui suggèrent une réalité plus lumineuse de la vie. Un premier opus tout à fait étonnant de maîtrise.

mercredi 13 août 2014

Are Parents People? 1925

Un film de Mal St. Clair avec Betty Bronson, Florence Vidor, Adolphe Menjou et Lawrence Gray

Lita (B. Bronson) découvre que ses parents (F. Vidor et A. Menjou) ne se supportent plus et souhaitent divorcer. Alors qu'ils se disputent pour savoir qui aura sa garde, Lita cherche un moyen pour les rapprocher...


Caricature de Mal St. Clair
Malcolm St.Clair était un ancien Keystone Cop devenu réalisateur de comédies sophistiquées dans le style d'Ernst Lubitsch. Dans Are Parents People? il a une distribution étincelante avec l'élégante Florence Vidor et le très chic Adolphe Menjou qui s'affrontent pour un rien au plus grand désespoir de leur fille adolescente jouée par une adorable Betty Bronson, qui vient tout juste d'être Peter Pan (1924) pour Herbert Brenon. Si l'intrigue est extrêmement ténue, la réalisation est brillante et sans défaut. La pétillante Lita (Betty Bronson) voudrait bien que ses parents enterrent la hache de guerre. Alors, quoi de mieux que de les inquiéter ? Ils seront tellement préoccupés qu'ils oublieront leurs différends. En essayant d'aider une de ses copines de pension, elle se retrouve expulsée de son école car on la suspecte d'une aventure avec un acteur de cinéma. L'acteur en question est joué avec brio par George (André) Beranger qui réalise une parodie hilarante de John Barrymore. La très maligne Lita arrivera finalement à ses fins et trouvera l'amour avec un très séduisant docteur (Lawrence Gray). Par petites touches, Mal St. Clair fait progresser l'intrigue comme lorsqu'il nous montre les pieds de Lita qui s'agitent en cadences jusqu'au moment où ils s'arrêtent: elle a trouvé la solution ! Un très joli film.

Vem dömer 1922

L'Epreuve du feu
Un film de Victor Sjöström avec Jenny Hasselqvist, Gösta Ekman, Ivan Hedqvist et Tore Svennberg

Au XIVe siècle, Ursula (J. Hasselqvist) a été obligée d'épouser Anton (I. Hedqvist), un sculpteur âgé qu'elle déteste. Elle aime le fils du bourgmestre Bertram (G. Ekman) avec lequel elle passe parfois ses après-midi. Un jour, elle décide d'acheter du poison à un moine apothicaire...

Cette grande production historique de Victor Sjöström a été tournée essentiellement en studios contrairement à ses grands films des années 1910. L'héroïne Ursula est une femme forte dans un environnement hostile. Sa vie est régie par ses parents, la religion et la superstition. Mariée contre son gré, elle songe au suicide avec celui qu'elle aime avant d'envisager de tuer son époux. C'est cette pensée meurtrière qui va faire d'elle la coupable idéale lors du décès soudain de son époux. Ursula est traversée par un violent sentiment de culpabilité. Même si son époux n'a pas touché au breuvage (sans danger) qu'elle lui destinait, elle sait qu'il a douté d'elle au moment fatal. La ville a tôt fait de faire d'elle une meurtrière et une sorcière qu'il faut brûler. Bertram obtient des autorités religieuses de prouver son innocence en acceptant le jugement de dieu. Il devra traverser un bûcher enflammé sans périr. Cependant, Ursula refuse son sacrifice et se présente elle-même face au bûcher. Le film contient les ingrédients des grandes oeuvres de Sjöström: la culpabilité et le pardon. En l'absence des grands espaces, les décors suggèrent l'enfermement de la jeune femme avec de violents contrastes d'ombres et de lumières. Jenny Hasselqvist est une magnifique Ursula qui réussit à vaincre dans une adversité totale. Encore une oeuvre majeure de Victor Sjöström qui mérite d'être découverte.

Thundering Hoofs 1924

Un film d'Al Rogell avec Fred Thomson, Anna May et William Lowery

Dave Marshall (F. Thomson) est le fils d'un propriétaire de ranch aux allures de tête brûlée. Il tombe amoureux de la belle Carmelita (A. May) qu'il a sauvé alors que ses chevaux s'étaient emballés. Malheureusement, le sinistre Luke Severn (W. Lowery) a réussi à le discréditer auprès du père de la belle...

Fred Thomson était une des stars du western dans les années 1920. Marié à la scénariste Frances Marion, il faisait preuve d'une belle virtuosité dans des cascades fort dangeureuses qu'il exécutait souvent lui-même. C'est d'ailleurs durant l'exécution de l'une d'elle qu'il fut blessé gravement. Alors qu'il allait sauter sur le cheval d'un attelage emballé, il tomba sous les roues de la diligence et se retrouva à l'hôpital. La séquence fut conservée dans le film et on fit appel au cascadeur Yakima Canutt pour la terminer. Il eut alors l'idée de se suspendre sous l'attelage avant de remonter à la force des bras et d'arrêter les chevaux au bord de l'abîme. Il rejoua cette cascade plusieurs fois par la suite, en particulier dans Stagecoach (La Chevauchée fantastique, 1939) de John Ford.
Thundering Hoofs est un excellent western qui tient en haleine du début à la fin. Le héros pour conquérir sa belle doit faire face à un traître particulièrement retors en la personne de Luke Severn. Pour lui échapper, il escalade en acrobate les lustres et les murs comme le ferait Douglas Fairbanks. En outre, Fred Thomson partage la vedette avec un cheval star, Silver King, un magnifique étalon blanc au tempérament de feu. Le bel animal est victime des sévices du sinistre Severn et Dave va devoir le sauver de ce maître violent. Après plusieurs séquences haletantes comme le sauvetage de la diligence, le film se clôt sur une séquence tout à fait inattendue dans une arène de taureaux au Mexique. Pour sauver son cheval qui a été mis en pâture dans l'arène, Dave se lance bravement - à mains nues ! - face au taureau en furie. Cette production FBO qu'on aurait tôt fait de classer dans les séries B de l'époque est en fait une totale réussite mêlant habilement humour, fantaisie et cascades époustouflantes. 

Kärlek och journalistik 1916

Hertha Weye (Karin Molander)
Amour et journalisme
Un film de Mauritz Stiller avec Karin Molander, Richard Lund et Stina Berg

Eric Blomée (R. Lund) revient d'une expédition polaire et une meute de journalistes l'attend dans sa ville natale. Il réussit à les éviter à la gare. Cependant, sa mère embauche une jeune fille Hertha (K. Molander) pour aider leur domestique. Celle-ci est en fait journaliste...

Cette comédie de 40 min en trois bobines de Mauritz Stiller est une petite merveille de charme et de vivacité. En la voyant, on constate à quel point le cinéma suédois de ces années de guerre était en avance sur son époque. La trame et le traitement prédatent de plusieurs décennies les comédies sophistiquées américaines. Karin Molander y joue une journaliste maligne et intrépide qui se déguise en gamine de 16 ans pour se faire embaucher comme domestique et pouvoir ainsi écrire son article sur un explorateur. Une fois dans la place, elle explore ses papiers et ses photos en douce, tout en flirtant avec l'explorateur qui n'est pas insensible à son charme. L'histoire est simple et on devine rapidement la conclusion: Hertha va épouser Eric et renoncer au journalisme. Cependant, on est charmé par le jeu des acteurs qui interprètent leurs rôles avec un naturel et un sens du rythme tout à fait moderne. Les personnages secondaires sont croqués avec talent. Ainsi la journaliste au physique de déménageur qui fume le cigare et boit de l'alcool se retrouve au bas de l'escalier lorqu'elle tente d'envahir la maison de l'explorateur. Elle trouve face à elle une domestique de poids, au sens propre qui ne s'en laisse pas compter. Aucune trace de slapstick cependant dans cette comédie. Tout est suggéré avec subtilité et Karin Molander incarne à merveille cette jeune femme forte des années 1910. Une petite merveille de l'histoire du cinéma.

mardi 12 août 2014

Twelve Miles Out 1927

Une femme à bord
Un film de Jack Conway avec John Gilbert, Joan Crawford, Ernest Torrence, Tom O'Brien et Edward Earle

Jerry Fay (J. Gilbert) est trafiquant d'alcool. Il convoie des cargaisons de bouteilles depuis la limite des douze miles marins jusqu'à terre. Une nuit, son bateau est poursuivi par des douaniers. Il trouve refuge avec son équipage dans la maison de John Burton (E. Earle) qui passe la soirée avec sa fiancée Jane (Joan Crawford). Jerry décide de les prendre en otages sur son bateau...

Cette production MGM a été conçue pour mettre en valeur John Gilbert. Sa partenaire est une jeune actrice qui n'a pas encore ses galons de grande vedette, une jeune Joan Crawford aux cheveux courts et à l'allure déjà très décidée. Ce qui aurait pu être un film d'aventure excitant se révèle être une production de routine avec un scénario peu inspiré. Nous sommes en pleine prohibition et tout le long des côtes américaines, le trafic des bootleggers bat son plein. Ce rôle de trafiquant aurait pu permettre à Gilbert de sortir un peu de son emploi de séducteur. Malheureusement, le scénario n'est pas à la hauteur et le film se transforme rapidement en théâtre filmé à l'intérieur du bateau de Gilbert. Même l'arrivée de Red, joué par un Ernest Torrence haut en couleurs, n'apporte pas tous les retournements de situation voulus. C'est un concurrent de Jerry qui va vouloir s'approprier la belle Jane. Tout cela se termine par une belle bagarre et, assez bizarrement, par la mort du héros. Dans l'ensemble, Twelve Miles Out est un tout petit opus dans la carrière de Gilbert et de Crawford. Il semble étonnant que MGM ait pu permettre à une de ses plus grandes stars de faire un film aussi médiocre. Peut-être souhaitait-elle déjà se débarrasser de cet acteur qu'elle trouvait trop rémunéré...

Let Katie Do It 1915

Katie (Jane Grey) entourée de ses sept "petits anges"
Un film de Sidney A. et Chester M. Franklin avec Jane Grey, Tully Marshall, Ralph Lewis, Luray Huntley et André Beranger

Katie (Jane Grey) s'occupe de toutes les taches ménagères dans la ferme de ses parents pendant que sa soeur Priscilla (L. Huntley) se prélasse. Oliver (T. Marshall) le soupirant de Katie, décide de partir prospecter l'or au Mexique, voyant qu'elle ne changera pas. Lorsque sa soeur se marie, Katie continue à trimer et à s'occuper de ses sept neveux et nièces jusqu'au jour où leurs parents décèdent dans un accident...

Cette production Fine Arts-Triangle a été supervisée par D. W. Griffith lui-même. Les deux frères Sidney et Chester Franklin dirigeaient alors leur premier long métrage au sein de la compagnie. Le début du film suggère une étude sociale sur la vie des fermiers du Middle-West où une fille est exploitée sans vergogne par toute la famille comme le sera plus tard Miss Lulu Bett (1920) de Wm C. de Mille. Elle doit cueillir, faire la cuisine, laver, etc. pendant que le reste de la famille ne faire pas grand'chose. Katie ne proteste pas et accepte cette état de chose comme allant de soi au point même de perdre son soupirant Oliver. Son "fiancé" est joué - oh surprise! - par un jeune Tully Marshall en jeune premier, légèrement incongru. Après cette première partie domestique, le film prend un tournant inattendu. Suite au décès de sa soeur et son beau-frère, Katie doit prendre en charge ses sept neveux et nièces, tous plus remuants les uns que les autres. Son oncle Dan (Ralph Lewis) lui demande de venir le rejoindre au Mexique et toute la petite troupe se retrouve dans une cabane isolée près d'une mine d'or convoitée par des bandits (évidemment) mexicains. Nous passons du drame social au western avec une attaque haute en couleurs où les "petits anges" montrent leur inventivité en utilisant les explosifs que leur oncle avait disposés stratégiquement. Pour un film de 1915, Let Katie Do It est incontestablement une belle réussite des frères Franklin qui réussissent à faire monter le suspense tout en obtenant des acteurs une incarnation subtile de leurs personnages. 

lundi 11 août 2014

A Night at the Cinema in 1914 au BFI le 9 août 2014

Daisy (Florence Turner) s'entraîne pour un concours de grimaces
La conservatrice du cinéma muet au BFI, Bryony Dixon, continue sa série de projection sur les films réalisés il y a cent ans. Lors des années précédentes, il n'y avait eu qu'une seule projection. Mais, pour 1914, l'ensemble a été enregistré à l'avance pour être projeté à travers tout la Grande-Bretagne, avec un accompagnement musical de Stephen Horne, ce qui suggère un possible DVD à venir.
Comme pour les éditions précédentes, le programme est composé de courts métrages et de bandes d'actualités essentiellement britanniques, avec en prime quelques unes américaines. Les actualités montrent un Empire Britannique à son apogée qui regarde avec une condescendance certaine les populations indigènes de ses colonies. La société très hiérarchisée de l'époque commence cependant à se fissurer. C'est ainsi qu'Emmeline Pankhurst mène une manifestation de suffragettes pour réclamer le droit civique pour les femmes, avant d'être arrêtée par la police et emmenée manu-militari. L'Empereur d'Autriche assiste au mariage de l'Archiduc Karl, son nouveau successeur suite à l'assassinat de l'Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. La guerre est déjà commencée et un opérateur filme les ruines de Louvain en Belgique, détruite par les bombardements allemands. Au milieu de cette actualité tragique, les spectateurs pouvaient se détendre avec quelques comédies. L'américaine Florence Turner, qui avait été la première star de la Vitagraph, avait alors élu domicile en Angleterre où elle avait sa propre société de production. Dans Daisy Doodad's Dial, elle montre son talent comique en exécutant une série de grimaces dignes des meilleurs clowns. Son visage semble être en caoutchouc tant il se déforme avec virtuosité. Si artistiquement parlant ce n'est certainement pas un des meilleurs films de 1914, il permet en tout cas de découvrir le talent de Florence Turner. L'autre grand comique de l'écran en Grande-Bretagne était Fred Evans alias Pimple. J'avais déjà vu sa parodie hilarante de la bataille de Waterloo l'année dernière qui m'avait beaucoup amusée. Cette fois-ci, dans Lieutenant Pimple and the Stolen Submarine, il nous entraîne dans une aventure d'espionnage maritime totalement improbable avec le plus petit budget du monde. Les gags proviennent surtout des moyens dérisoires utilisés : quelques planches pour figurer le sous-marin et des toiles peintes pour le fond de l'océan. C'est ainsi que Pimple, coincé au fond de l'eau dans le sous-marin, casse un hublot (!) pour attraper un poisson et lui mettre un message dans la bouche - comme on le ferait avec un pigeon-voyageur - pour appeler à l'aide. Un gag digne des Monty Python. Mais, en cette année 1914, les grands succès populaires sont les sérials américains comme The Perils of Pauline avec l'intrépide Pearl White qui est capable de descendre en rappel sur une corde depuis un ballon captif. Un fragment d'épisode avec une série de cascades spectaculaires montrent le travail de cette actrice-cascadeuse. Malheureusement, ce sérial ne nous est parvenu que de détestables copies contretypées et incomplètes. Et évidemment, il y a l'émergence d'un nouveau comique (né en Angleterre) qui vient d'être embauché par la Keystone Company: un certain Charlie Chaplin. C'est donc A Film Johnnie qui clotûrait ce très intéressant programme qui permettait de se replonger dans l'air du temps. 
Cependant l'année 1914 fut aussi celle du long métrage et de l'émergence de films artistiquement supérieurs et novateurs qui ne sont pas couverts par ce programme. Il suffit de penser à The Bargain de R. Barker avec Wm S. Hart, à L'Enfant de la grande ville et à Témoins silencieux d'Evgueni Bauer, et à The Wishing Ring de Maurice Tourneur. C'est l'année d'un tournant décisif dans l'histoire du cinéma.