vendredi 29 avril 2011

Doomsday 1928

Rien que l'amour

Un film de Rowland V. Lee avec Florence Vidor, Gary Cooper et Lawrence Grant

Angleterre. Mary Viner (F. Vidor) vit avec son vieux père et s'épuise toute la journée aux tâches ménagères. Le hobereau Percival Tream (L. Grant) lui propose de l'épouser pour échapper à cette vie de labeur. Mais, elle est amoureuse du fermier Arnold Furze (G. Cooper)...

En 1928, Gary Cooper n'est pas encore une star. C'est Florence Vidor, qui fut la première épouse de King Vidor, qui tient le haut de l'affiche. Il est là pour lui servir de partenaire et de faire valoir. Le scénario de ce film tiré d'un roman de Warwick Deeping offre une image de la société particulièrement machiste. Florence Vidor ne semble vouer qu'à laver, frotter, décrasser ou faire la cuisine. Il est fort amusant de voir la belle Florence, vêtue de jolies robes légères, jouer à la parfaite femme au foyer telle qu'on l'imaginait au XIXème siècle alors qu'elle-même était une femme émancipée des années 20. Certes, de nombreuses femmes de fermiers devaient trimer comme le fait Florence Vidor. Mais, ce qui est frappant, c'est le message terriblement ringard que véhicule le film. Une femme ne peut être destinée qu'à être une bonne épouse, soumise à son époux. Florence choisit d'abord le luxe sans l'amour auprès de Lawrence Grant, qui n'inspire pas la moindre sympathie. Croulant sous les bijoux et les toilettes, elle s'ennuie ferme. Son époux ne la considère que comme un objet qu'il est fier d'exhiber en public. Quand elle retourne vers son fermier désargenté après cette expérience malheureuse, elle se soumet et accepte toutes les humiliations pour le reconquérir. Si l'intrigue me fait grincer des dents, le film est cependant bien réalisé par Rowland V. Lee. Il y a une très jolie scène où Florence Vidor et Gary Cooper flirtent et s'embrassent sur une meule de paille. Florence Vidor était une excellente actrice -alors déjà divorcée de King Vidor, et c'est toujours un plaisir de la voir à l'écran. Quant à Cooper, il ressemble à un grand echalat avec un visage d'enfant, presque féminin. Son jeu reste assez sommaire. C'est grâce à son pouvoir de séduction qu'il s'impose à l'écran. Il faudra encore plusieurs années avant qu'il devienne un véritable acteur. Rowland V. Lee a réalisé de meilleurs films que celui-ci. Je le classerais parmi les productions de série de la Paramount.

jeudi 28 avril 2011

The Man Who Laughs 1928

L'Homme qui rit

Un film de Paul Leni avec Conrad Veidt, Mary Philbin, Cesare Gravina et Olga Baclanova

Gwynplaine (C. Veidt) a été défiguré dans son enfance par un groupe de gitans auquel il a été vendu. Son visage est marqué par un rictus permanent. Il utilise cette infirmité dans un spectacle de foire tenu par Ursus (C. Gravina). Il a grandi avec Dea (M. Philbin) qui est aveugle et dont il est amoureux...

Cette production Universal, adaptée du roman de Victor Hugo, faisait suite au Hunchback of Notre-Dame (1923, W. Worsley) et au Phantom of the Opera (1925, R. Julian). Mais, Lon Chaney, qui avait été préssenti pour le rôle de Gwynplaine, était maintenant sous contrat avec la MGM et indisponible. Le producteur Carl Laemmle a donc importé d'Allemagne Conrad Veidt, qui avait précedemment joué dans Das Wachsfigurenkabinett (1924) du réalisateur Paul Leni. Le film appartient donc à cette veine du film d'horreur et de grosses productions historiques basées sur des romans célèbres qui faisait la fortune d'Universal à l'époque. Paul Leni est un bien meilleur réalisateur que Wallace Worsley et Rupert Julian. Il donne au film une ambiance expressionniste impressionnante. Il déplace sa caméra avec habilité dans le champ de foire et suit ses personnages avec une caméra mobile. Dans le rôle-titre, Conrad Veidt porte un maquillage du célèbre Jack Pierce qui créera plus tard le monstre de Frankenstein. Equipé de dentiers surdimensionnés avec un crochet à la commissure des lèvres, il offre un visage semi-monstreux qui ne lui permet aucune expression faciale autre que ce rictus. Néanmoins, Veidt étant un très grand acteur, il réussit à faire passer ses souffrances dans son regard intense et douloureux. Le film eut quelques problèmes avec la censure à cause de la scène torride où la duchesse Josyana (Olga Baclanova) tente de séduire Gwynplaine. La séquence conserve sa puissante sensualité avec une Baclanova en grande forme. Cette artiste russe figure aussi dans The Docks of New York (1928, J. Von Sternberg) où elle est également formidable. Il est bien dommage que la Universal ait voulu ajouter cette fin heureuse totalement déconnectée du reste du film. Mais, si vous regardez The Hunchback of Notre-Dame, vous constaterez aussi que Victor Hugo y est passablement malmené : Esmeralda devient le personnage central du film aux dépends de Quasimodo. Parmi les productions Universal des années 20, The Man Who Laughs est sans aucun doute une grande réussite. On retrouve aussi avec plaisir quelques grands seconds rôles du muet tels que Josephine Crowell en Queen Ann. Mais, c'est Conrad Veidt qui domine le film face à une Mary Philbin assez fade.

samedi 23 avril 2011

Laila 1929


Un film de George Schnéevoigt avec Mona Mårtenson (Laila), Tryggve Larssen (Jaampa), Harald Schwenzen (Anders Lind), Peter Malberg (Aslag Laagje), Cally Monrad (Mor Laagje, sa femme) et Henry Gleditsch (Mellet), Ibe Brekke (Magga), Aslag Aslagsen Sara (Lasse), Rasmus Christiansen (Jens Lind), Alice O'Fredericks (Inger Lind) et Mattis Morotaja (Mellet enfant).

Dans le nord de la Norvège, le marchand Jens Lind et son épouse partent en traîneaux pour faire baptiser leur jeune enfant. Durant le trajet, suite à une attaque de loups, le berceau de l'enfant tombe dans un fossé. La petite fille est recueillie par Jaampa qui est le fidèle serviteur de Aslag Laagje. Ce dernier, un riche nomade Lapon, étant sans enfant, l'adopte et l'appelle Laila...


Ce film quasiment inconnu a été restauré par les Archives du Film Norvégiennes en 2006. Lors de sa présentation au Festival du Cinéma Muet de Pordenone en 2008, il a connu un vrai succès auprès des cinéphiles. En le découvrant hier, j'ai été moi aussi captivée. Le cinéma muet scandinave a toujours su exploiter ses paysages sauvages tout en portant à l'écran sa littérature et ses légendes. Laila est une adaptation d'un roman de Jens Andreas Friis (1881). Le réalisateur Danois, George Schnéevoigt est sourtout connu pour son travail de chef opérateur auprès du grand Carl T. Dreyer avec lequel il a travaillé sur Du Skal Aere Din Hustru (Le Maître du Logis, 1925) ou Blade af Satans Bog (1919). Avec cette grande saga qui s'étale sur 20 ans, il montre une vraie maîtrise du récit ainsi que de l'image.
L'histoire de Laila, l'enfant perdue et adoptée par une famille Lapone, est l'occasion de dépeindre la vie de ces nomades qui vivent dans le grand nord de la Norvège (le Finnmark) où le film a été tourné. Dans cette région sauvage, la vie est plus que rude. Dans des étendues neigeuses à perte de vue, les lapons vivent avec leur troupeau de rennes. Cet animal est essentiel à leur vie. Il tire un traîneau ou un homme à ski, il sert de nourriture et sa fourrure fournit les vêtements. En plus, les attaques de meutes de loups ne sont pas rares. Au-delà du simple aspect documentaire, le film nous faire aussi sentir les différences entre les norvégiens et les lapons. Ils n'ont pas les mêmes valeurs et jamais, un Rado (terme utilisé par les lapons pour désigner les norvégiens) n'épousera une lapone et vice-versa. Ce sont deux sociétés qui ne se rencontrent que pour faire du commerce. Leur différence de culture est illustrée par une scène où Laila tente d'échanger une bible contre un renne. Le Norvégien ne se sent pas prêt à se séparer de cette bible auquel il tient pour un animal. Pour Laila, au contraire, un renne est la chose la plus précieuse qui soit.
Comme dans Gunnar Edes Saga (Le Vieux Manoir, 1923) ou Gösta Berlings Saga (La Légende de Gosta Berling, 1924) de Mauritz Stiller, le film prend son temps pour nous raconter le destin de Laila. Il dure 2h 25 min sans pour cela paraître long. Le personnage central de Laila est interprété par la suédoise, Mona Mårtenson que j'avais déjà vu dans Förseglade läppar (Lèvres Closes, 1927) de Gustaf Molander. Elle ne m'avait pas totalement séduite dans ce film de Molander relativement décevant. Par contre, dans Laila, sa personnalité et sa beauté éclatent à l'écran. Elevée comme une sauvageonne, elle n'aime rien mieux que de dompter un renne sauvage, foncer en traîneau et descendre des rapides dans une barque. Son beau visage semble reflèter la nature sauvage qui l'environne. Elle est impulsive et vraie. Promise depuis l'enfance à Mellet, le neveu de son père adoptif, elle ne ressent rien pour lui. Un jour, elle rencontre Anders Lind (Harald Schwenzen). Elle ignore qu'il est son cousin, mais elle est immédiatement attiré par lui. Tous les éléments sont là pour créer la tension et l'histoire est ponctuée d'autres événements qui viennent ajouter au suspense. Certes, la succession des événements est parfois assez prévisible. Mais, l'habilité du récit et la beauté incroyable des images lui donnent la crédibilité requise.
La tension monte considérablement dans la dernière partie avec la séparation de Laila et de son cousin Anders. Ce sera le révélateur de tous les personnages. Le vieux et très riche Aslag Laagje a toujours caché à l'enfant ses origines. Sans enfant, il ne veut pas renoncer à Laila, même si dans un premier temps, il l'avait rendue à ses parents. Son serviteur Jaampa a lui une dévotion totale pour Laila. C'est lui qui l'a découverte enfant. Et depuis, il est prêt à tout pour satisfaire ses moindres désirs, même au prix de sa vie. Laila est face à un dilemne: doit-elle suivre les désirs de ses parents ou suivre son coeur ? Elle se rend compte qu'elle n'est pas une vraie norvégienne. Lors de son passage dans la maison Lind, un certain nombre de détails nous fond comprendre son inhabilité à la civilisation. Elle n'a jamais vu (ou entendu) un piano et prendre le thé avec des gâteaux lui paraît étrange. le film est accompagné au piano par Robert Israel. Un accompagnement orchestral aurait certainement été plus approprié à l'ampleur de ce film à grand spectacle. Mais, il fait un travail tout à fait méritoire en utilisant, en particulier, la mélodie Jeg elsker dig (je t'aime) d'Edvard Grieg qui devient le motif unissant Laila à son cousin.Comme vous pouvez le voir sur les captures, la copie est absolument superbe. Elle a été transférée à la vitesse de 16 im/sec. Cela semble lent, mais en fait, le film a été tourné à cette vitesse. Les mouvements sont parfaitement naturels. Je ne peux que vous encourager à découvrir ce film qui vous emportera dans son tourbillon et que nous ne pourrez pas quitter sans avoir vu la fin ! Il sort chez Flicker Alley aux USA le 10 mai prochain.

vendredi 22 avril 2011

Ramona 1936

Un film d'Henry King avec Loretta Young, Don Ameche, Pauline Frederick et Jane Darwell

1870, en Californie, Ramona (L. Young) a été élevée par la Señora Moreno (P. Frederick) comme sa fille. Elle tombe amoureuse d'un Indien, Alessandro (D. Ameche). On lui révèle alors qu'elle est la fille d'une squaw...

Le roman d'Helen Hunt Jackson, publié en 1884, a déjà été adapté trois fois à l'écran (en 1910 par Griffith avec Mary Pickford) quand la XXth Century Fox décide d'en faire une version parlante et en couleurs. Lorsque le tournage commence, Henry King se demande encore si il va utiliser le nouveau procédé Technicolor Trichrome. Mais, à la vue des rushes, il se décide rapidement. Son opérateur William V. Skall travaille pour la société Technicolor (comme Jack Cardiff en Grande-Bretagne) et sur le plateau, il doit composer avec un consultant couleur de la Sté. Celui-ci voudrait repeindre les roses rouges qui entourent la maison construite pour le tournage à Warner Hot Springs (Californie). Il s'y oppose et décide de filmer le décor tel qu'il est avec ses arbres fruitiers et ses fleurs. Cette petite anecdote montre le pouvoir exorbitant (et pas toujours avisé) des consultants Technicolor et le challenge que le nouveau procédé pose aux réalisateurs. Ramona est l'un des premiers films en Technicolor tourné en extérieurs, le premier étant The Trail of the Lonesome Pine (La Fille du Bois Maudit, 1936) de Henry Hathaway sorti quelques mois auparavant. Il existe maintenant un superbe DVD de ce dernier film qui permet d'apprécier pleinement les possibilités du procédé trichrome en extérieur. Par contre Ramona n'a toujours pas fait l'objet d'une publication, ni en VHS, ni en DVD. Je suis fascinée de constater que les couleurs des premiers longs métrages respectent un code qui semble hériter des teintages du cinéma muet. Les intérieurs sont éclairés avec des lampes à incandescence qui donnent des couleurs chaudes (jaune-orangé et rouge) alors que les extérieurs ont des couleurs froides (bleu nuit ou vert) grâce aux éclairages par les lampes à arc. C'était précisément les couleurs des teintages à l'époque du muet où les intérieurs sont en général ambré et les extérieurs nuit bleutés. En tous cas, les couleurs pétantes ou criardes que l'on voit dans bon nombres de comédies musicales des années 50 ne sont le reflet que du goût des studios pour une explosion sans retenu des couleurs plutôt que le reflet d'un procédé qui est déjà très fidèle. Dans ce film, King ne cherche pas (comme Hathaway d'ailleurs) à surcharger l'image. Il filme la nature telle qu'elle est. Sur la belle copie que j'ai pu voir à la Cinémathèque, on pouvait discerner toutes les nuances des délicats imprimés floraux des robes à crinoline de Loretta. Elle est souvent vêtue de bleu assorti à la couleur de ses yeux tandis que sa chevelure noire de jais avait des reflets bleus. Au-delà de l'intérêt pour la couleur, le film est un beau plaidoyer pro-indien à une époque (les années 30) où ils se font rares. Il est étonnant de constater que les cinéma muet dans les années 10 et 20 semble être plus favorables aux 'Native Americans' que ces fougueuses années 30 où ils ne sont souvent que des sauvages dangereux. Il est difficile de qualifier le film de western car ses thèmes le rattache plus à l'Americana ou au mélodrame, bien qu'il se déroule en Californie en 1870. Le destin tragique de Ramona et Alessandro rappelle comment les colons américains s'emparèrent des terres des Indiens de Californie sans autre forme de procès. Si ils résistaient, ils recevaient une balle dans la peau. Le film a le mérite de montrer les différents types de préjugés raciaux qui avaient cours à l'époque. La Señora Moreno désire faire de Ramona, une jeune fille blanche de bonne famille tout en méprisant le sang indien qui coule dans ses veines. Par contre, la bonne fermière du Tennessee (jouée par Jane Darwell) n'a de préjugés que contre les païens. Lorsqu'elle découvre qu'Alessandro et Ramona sont baptisés et catholiques, elles les acceptent comme ses égaux. Certes, le film tourne dangereusement au mélo dans la dernière partie. On peut regretter aussi le Happy End qui n'apporte rien au film, sauf une certaine satisfaction pour les producteurs. Néanmoins, j'ai redécouvert Ramona avec beaucoup de plaisir malgré ses petits défauts. Loretta Young est pleine de fraîcheur face à un Don Ameche assez fadasse. Henry King eut beaucoup de peine avec lui lors du tournage. Il venait de la radio et il était incapable de bouger en disant ses répliques. Avec beaucoup de patience et de gentillesse, il a réussi à le faire sortir de sa coquille. Dans les rôles secondaires, c'est un grand plaisir de reconnaître Pauline Frederick que j'avais tant aimé dans Smouldering Fires (1924, C. Brown) et la bonne Jane Darwell en maîtresse femme au grand coeur. On ne peut qu'espérer que la Fox sortira un jour un DVD d'une copie restaurée de ce joli film. La copie que j'ai vue était belle, mais présentait les défauts habituels des vieux tirages: un léger liseré bleu et rouge dans certaines scènes qui montrent un décalage entre les négatifs durant le tirage.

Bed of Roses 1933

Un film de Gregory La Cava avec Constance Bennett, Joel McCrea et John Halliday

Lorry Evans (C. Bennett) a fini de purger une peine de prison. Elle prend la direction de New Orleans avec une amie, Minnie (Pert Kelton). A bord du bateau qui les emmènent, elles repèrent deux hommes seuls qu'elles vont faire boire et dépouiller de leurs portefeuilles...

Je ne suis que rarement convaincue par Constance Bennett quand elle joue les dames de la haute. Elle est juste hautaine et impavide. Par contre, dans ce délicieux petit Pre-Code, où elle est une prostituée qui détrousse habilement ses clients, elle se montre parfaitement à son aise. Elle a beaucoup de bagou et elle emballe ses messieurs avec beaucoup d'habilité. Malheureusement pour elle, la disparition de l'argent du portefeuille est découverte et elle doit sauter à l'eau. Finalement, ce trempage inattendu sera un bienfait : elle rencontre Dan, un beau marinier en la personne de Joel McCrea. A cette époque, la RKO exploitait le couple Constance Bennett/Joel McCrea dans de nombreux films. Il semble que l'idée de les mettre ensemble à l'écran serait venue à Marion Davies durant un week-end à San Simeon (le Xanadu de Citizen Kane) si on en croit les souvenirs de McCrea. Ils forment d'ailleurs un couple intéressant et sensuel. le scénario du film, qui débute vraiment très bien, commence à patiner un peu dans la dernière demi-heure. La belle Lorry réalise que son marinier n'a pas le sou alors qu'elle rêve d'être entretenue par un homme riche. Elle monte donc un plan habile pour approcher un riche éditeur (J. Halliday) en se faisant passer pour une journaliste. Puis, elle le ramène chez lui en état d'ébriété tout en s'installant dans son lit alors qu'il s'effondre ivre mort. Elle réussit ainsi rapidement à obtenir le 'bed of roses' au sens propre (un couvre-lit couvert de roses en tissu) et au sens figuré (la belle vie). Las, elle est amoureuse de Dan et elle quittera son existence dorée pour redevenir digne de lui. Cette fin très moralisatrice atténue quelque peu l'acidité du début du film. Mais, je ne suis pas prête d'oublier Constance en train de sortir de l'eau avec ses bas résilles qui pendouillent sur ses jambes. Le film fourmille de petites idées comme celle-ci. Elle place habilement ses bas et ses chaussures près de John Halliday endormi sachant qu'il les trouvera en se réveillant de sa cuite. Il faut aussi noter la présence de nombreux acteurs noirs dans des rôles de domestiques et aussi de marins à bord de la péniche de McCrea. Nous sommes sur un Mississippi de studio, mais pas mal reconstitué. Un La Cava très sympathique.

mercredi 20 avril 2011

Letty Lynton 1932

Captive

Un film de Clarence Brown avec Joan Crawford, Robert Montgomery, Nils Asther, Lewis Stone et May Robson

Letty (J. Crawford), une riche héritière, mène une vie débridée en Amérique du Sud depuis plusieurs mois. Elle voudrait échapper à son amant Emile Renaul (N. Asther) dont elle a peur. Elle réussit à prendre le bateau pour rentrer en Amérique. A bord, elle rencontre Jerry Darrow (R. Montgomery) dont elle tombe amoureuse...

Ce film de Clarence Brown est célèbre à cause de son contenu - hautement immoral - ainsi qu'à cause du procès pour plagiat du scénario. Ce procès a malheureusement eu pour effet de rendre le film quasiment invisible jusqu'à ce jour. Il n'a jamais été diffusé en VHS, ni en DVD, et il ne passe plus à la télévision. Heureusement, il reste quelques copies (de qualité très médiocre) qui circulent et permettent de voir ce film 'maudit'. Le scénario est basé sur un roman de Marie Belloc Lowndes, l'auteur de The Lodger, inspiré par un cas d'empoisenement célèbre, 'The Edinburgh Case' dont David Lean fera plus tard également un film, intitulé Madeleine (1950). Malheureusement, à cause d'une autre pièce de théâtre intitulée Dishonored Lady d'Edward Sheldon, qui racontait la même histoire, on attaqua le studio MGM pour plagiat. Après de longs développements judiciaires, la MGM craignit que tous les profits du film ($600.000) ne passent entre les mains des plaignants. Mais, en appel, seule une porportion des profits (égale à la portion du texte plagié) devait être payée. Néanmoins, depuis ce temps, la MGM ne sort plus le film. Ce procès assez rocambolesque serait suffisant pour rendre le film célèbre. Mais, en fait, le contenu même du scénario est de la dynamite. Joan Crawford y est une riche héritière à la vie sexuelle débridée en compagnie d'un individu louche (le suédois Nils Asther) qu'elle n'aime pas. L'ayant quitté subrepticement, elle tombe dans les bras du gendre parfait, en la personne de Robert Montgomery. Hélas, son ex-amant est déjà arrivé à New York et menace d'exposer son passé. Joan pense au suicide et emporte du poison pour une dernière confrontation avec Nils. Il la frappe et la bat. Mais, c'est lui qui boit le champagne empoisonné. Elle l'insulte en le traitant de 'Mongrel' (bâtard) alors qu'il meurt. Joan devient une meutrière au sang froid parfait qui efface les traces de son passage. Et elle observe même le serveur qui entre dans la pièce et boit du champagne dans le verre empoisonné sans même lever un sourcil. C'est le final du film qui est totalement détonnant. Letty est convoquée chez le juge d'instruction (L. Stone) à la suite du meurtre. Mais, elle en sort libre et sans procès aprés avoir reçu le soutien de son fiancé (Montgomery), de sa mère et de sa bonne ! C'est probablement un des seuls films jamais produit à Hollywood où une meurtrière échappe à toutes sanctions grâce à ses mensonges et à ceux des siens. Elle vivra donc heureuse après avoir éliminé un amant gênant. Rien que pour cela, l'exploitation d'un tel film devenait impossible après l'adoption du Production Code au milieu de 1934. Le film fut en tous cas un gros succès (sauf en Grande-Bretagne où il fut interdit). La robe en organdi blanc, signée Adrian, que porte Joan Crawford (voir ci-dessus) fut copiée et vendue par le grand magasin Macy's de New York à plus de 50.000 exemplaires. D'ailleurs, Joan porte dans le film des vêtements parfaitement en phase avec son héroïne comme un manteau au large col de fourrure qui la fait presque disparaitre. Il m'est difficile de parler de la cinématographie du film (signée du talentueux Oliver T. Marsh) car la copie que j'ai vue est trop mauvaise. Mais, il ne fait aucun doute que ce mélo est très bien dirigé par Clarence Brown. Il trouve toujours l'angle qu'il faut pour suggérer les rapports entre les personnages. Quand Joan rentre à la maison et arrive en haut d'un immense escalier, nous découvrons sa mère - qui la déteste - par une porte ouverte, une belle utilisation de la profondeur de champ. Espérons que ce film de Clarence Brown redeviendra visible, comme le sera bientôt Night Flight (1933).

lundi 18 avril 2011

Crime and Punishment 1935

Remords

Un film de Josef von Sternberg avec Peter Lorre, Marian Marsh et Edward Arnold

L'étudiant en criminologie Raskolnikov (P. Lorre) assassine une prêteuse sur gage. L'inspecteur Porphyre (E. Arnold) enquête sur le meurtre...

En 1935, Sternberg a quitté les studios Paramount, où il a réalisé ses meilleurs films muets et parlants, pour la Columbia. En s'attaquant au chef d'oeuvre de Dostoievski, on pouvait attendre de Sternberg des merveilles. Il faut bien l'avouer, le film est une grosse déception par rapport à ses films précédents. Certes, la cinématographie de Lucien Ballard joue intelligemment avec les ombres et les lumières, mais la composition est terriblement académique. On dirait que Sternberg se contente de filmer le scénario en ne faisant aucun effort dans les mouvements de caméra, ni dans les cadrages. S'il s'agissait d'un film de Sam Wood, on serait peut être moins déçu par ce film de commande qui offre une vision hollywoodienne de la littérature russe. Mais, c'est bien Josef von Sternberg qui a réalisé The Last Command qui est aux manettes. Peter Lorre offre ce qu'il y a de mieux dans ce film. Son Raskolnikov sue la peur et réussit à nous faire croire au personnage. Mais, le reste n'est qu'une illustration académique. Le film est d'autant plus décevant que la même année, en France, Pierre Chenal a réalisé un Crime et Châtiment d'un tout autre calibre. Le jeu du chat et de la souris entre Raskolnikov (Pierre Blanchar) et Porphyre (Harry Baur) est fascinant, plein de tensions et de menaces. Chenal utilise les cadrages pour créer la peur et la tension, cette tension qui manque totalement au film de Sternberg. De même, les rapports entre Sonya (la superbe Madeleine Ozeray) et Raskolnikov sont infiniment plus complexes que le laisse supposer le film américain. Chenal sait également canaliser ces deux monstres sacrés que sont Blanchar et Baur qui peuvent se lancer dans le cabotinage s'ils ne sont pas tenus. En fait, je vous recommande de découvrir le film de Chenal plutôt que celui de Sternberg !

dimanche 17 avril 2011

Five Star Final 1931

Un film de Mervyn LeRoy avec Edward G. Robinson, Aline MacMahon, Marian Marsh, H.B. Warner et Boris Karloff

Randall (E.G. Robinson) est rédacteur en chef à l'Evening Gazette de New York. Il est rappelé à l'ordre par les propriétaires qui constatent une baisse des ventes. On lui demande de ressortir un vieux fait divers impliquant une femme. Il envoie un de ses reporters, Isopod (B. Karloff) déguisé en pasteur, pour la rencontrer...


Je suis souvent déçue par les films de Mervyn LeRoy, particulièrement ceux de sa période MGM. Par contre à la Warner, au début des années 30, il profite de l'équipe technique et du système de ce studio qui lui apporte le rythme et l'ambiance qui lui manquera souvent plus tard. Ce Five Star Final est, en tous cas, une de ses plus grandes réussites avec I Am a Fugitive from a Chain Gang (1932). Le film dénonce d'une manière particulière virulente la 'presse de caniveau' qui inonde les kiosques américains. Le début du film donne le ton : un kiosquier est attaqué par un groupe de malfrats car il n'a pas mis suffisamment en évidence l'Evening Gazette. Puis, nous découvrons la rédaction de ce torchon à scandales. Les patrons sont sans scrupules, seulement intéressés par les chiffres de vente. On recrute des secrétaires en fonction de leur corsage bien rempli comme le fait remarquer la secrétaire (écoeurée) jouée par Aline MacMahon. Nous découvrons le rédacteur en chef Randall (E.G. Robinson) en train de se laver les mains. Cette obsession de la propreté reflète en fait son sentiment de culpabilité face au sale boulot qu'il doit faire. Il accepte, bon gré mal gré, de mettre en première page une femme qui fut acquittée 20 ans auparavant d'un meurtre. Elle est maintenant une mère de famille ordinaire et honnête qui s'apprête à marier sa fille. La publication de cet article va provoquer son suicide et celui de son mari. L'annonce de leurs morts par un reporter du journal, bien loin de provoquer un quelconque regret, ne provoque qu'un désir immédiat de capturer un scoop. Le scénario sans concession démonte un système corrompu où personne n'a de conscience, ni d'honnêteté. Dans le rôle central de Randall, Edward G. Robinson est une présence magnétique à l'écran. Parlant vite, Il est acéré, mais en même temps, il noie sa culpabilité dans un verre d'alcool dans un speakeasy. Boris Karloff joue avec intelligence un reporter pourri qui ne recule devant aucune compromission. Toutes les séquences au journal ont la force et la rapidité des meilleurs Warner. Par contre, toutes les séquences chez les Townsend, les malheureuses victimes de la campagne de presse, on retombe dans un style très théâtral et guindé. C'est bien dommage car le vétéran du muet H.B. Warner est émouvant en homme détruit. Quant à Marian Marsh, la fille des Townsend, elle se rattrape avec une scène d'hystérie face aux meurtriers de ses parents. Malgré ces quelques défauts, le film est percutant et conserve sa pertinence. Je recommande chaudement ce film qui est maintenant disponible chez Warner Archive dans une belle copie.

vendredi 15 avril 2011

Safe in Hell 1931


Un film de William A. Wellman avec Dorothy Mackaill, Donald Cook, Ralf Harolde, Victor Varconi et Nina Mae McKinney

Gilda Carlson (D. Mackaill) doit quitter précipitament la Nouvelle-Orléans après avoir tué accidentellement Piet (R. Harolde). Son petit ami Carl (D. Cook) l'emmène dans une île des Caraïbes qui ne pratique pas l'extradition. Elle doit attendre son retour dans un petit hôtel dont les pensionnaires sont tous des criminels recherchés...

En 1931, Wellman a réalisé pas moins de 5 films pour la Warner. Ce sont tous des films qui reflètent la production de ce studio à cette époque: des films réalisés rapidement avec des sujets qui deviendront tabou après l'adoption du Production Code. Celui-ci fait partie des moins connus et c'est bien dommage. Dorothy Mackaill dans le rôle principal est une prostituée (un film ne pouvait pas être plus explicite à cette époque !) qui croit avoir tué un ancien ami à elle qui la harcelait. Echappant à la police, elle suit son ami d'antant, le très probe Carl (D. Cook), qui est officier sur un cargo. Mais, elle va échanger la peste pour le choléra. Elle se retrouve dans un hôtel sordide des Caraïbes où l'eau 'potable' grouille de bestioles. Voilà une belle image pour qualifier les individus qui le peuplent ; ils sont tous parfaitement épouvantables. Gilda est en enfer comme le titre le suggère. Pire encore, elle est convoitée par le bourreau et directeur de la prison locale. Il va lui donner un révolver en espérant qu'elle s'en serve et devienne sa prisonnière. Le sort de Gilda, comme celui d'une héroine de film noir, est scellé avec tous ces individus qui la convoitent. Elle ira de son plein gré à la mort plutôt que de tomber entre leurs mains. Le scénario n'est pas dépourvu de certaines invraisamblance, mais la vitesse de l'intrigue fait qu'on les oublie rapidement. Cette intrigue très noire a cependant ses moments de répit comme lorsqu'un travelling nous dévoile les clients de l'hôtel qui n'ont d'yeux que pour les jambes de Dorothy Mackaill. On retrouve aussi avec plaisir Nina Mae McKinney de l'Hallelujah de King Vidor qui joue la propriétaire de l'hôtel et chante un morceau de jazz avec délice. Dorothy Mackaill, qui est oubliée de nos jours, montre un tempérament de feu dans ce film : une fille qui ne s'en laisse pas conter. Un très bon Wellman, pre-code en diable.

jeudi 14 avril 2011

The Devil and The Deep 1932

Un film de Marion Gering avec Tallulah Bankhead, Cary Grant, Gary Cooper et Charles Laughton

Afrique du Nord, Le commandant Sturm (C. Laughton) est d'une jalousie maladive avec son épouse Diana (T. Bankhead). Il la suspecte d'être la maîtresse d'un de ses officiers, le lieutenant Jaeckel (C. Grant). Excédée, Diana part seule dans les rues où elle rencontre un inconnu (C. Gooper)...

Cette production Paramount a été conçue pour le couple star Cooper/Bankhead. Mais, on y trouve aussi Charles Laughton, qui tournait alors son deuxième film à Hollywood et un jeune débutant nommé Cary Grant dans un petit rôle. Ce film se révèle être une concoction particulièrement hilarante. Le scénario est une succession de clichés avec des dialogues assez ineptes. Et les personnages sont également stéréotypés. Néanmoins, j'ai pris un plaisir coupable à la vision de ce 'chef d'oeuvre' assez camp. Charles Laughton, quasiment en roue libre, nous livre son cabotinage le plus savoureux en commandant torturé par la jalousie qui vire à la démence. Tallulah a un visage mi-Garbo mi-Crawford en femme fatale. Elle n'a pas le beau visage régulier de Garbo, mais elle a indéniablement une personnalité, même dans ce rôle stéréotypé d'épouse torturée. Vêtue de robes fourreaux signées Travis Banton, elle est très bien éclairée par Charles Lang qui lui donne tout le glamour requis. Face à elle, on retrouve un Cary Grant au visage encore poupin dans un rôle assez court. Puis, évidemment, il y a Gary Cooper, qui apparaît d'abord en civil. Elle le suit dans l'oasis d'un désert étoilé où ils passent la nuit ensemble (nous sommes dans la période pre-code). Après ces préambules, le mélo se transforme en catastrophe sous-marine. Et c'est là que le film atteint des sommets dans le délire ! Cooper est le subalterne de Laughton et ce dernier veut se venger en faisant couler le submersible, tuant ainsi son épouse, son amant et tout l'équipage. Nous voici soudain dans un film catastrophe avec Tallulah en robe du soir (en lamé) et hauts talons qui doit sortir du sous-marin en nageant avec les marins. Nous avons droit aussi au délire de Laughton qui se suicide par noyade dans sa cabine. La réception du film en 1932 fut assez fraîche. Et ce n'est pas étonnant ! Vu au second degré, on peut admirer la photo de Charles Lang et la qualité des décors dans cette production Paramount fort amusante.

mercredi 13 avril 2011

Mademoiselle de la Seiglière 1919

Un film d'André Antoine avec Romuald Joubé, Huguette Duflos, Félix Huguenet, Catherine Fontenay et Maurice Escande

Le Marquis de la Seiglière (F. Huguenet) ayant fui à l'étranger durant la révolution, sa propriété a été rachetée par son ancien fermier. De retour en France durant la Restauration, il se réaproprie sa maison et ses terres grâce aux manoeuvres de son avocat. Le vieux fermier meurt; mais, le fils de celui-ci que l'on croyait mort sur la Moskowa, Bernard Stamply (R. Joubé) réapparaît...

Le talentueux André Antoine adapte un roman célèbre de Jules Sandeau qui se situe durant les premières décennies du XIXè siècle. La Révolution, l'Empire et la Restauration sont un contexte fertile pour un roman. Les changements de régime sont autant d'opportunités pour des personnages sans scrupules. Le notaire, Maître Destournelles (Charles Lamy) a tôt fait de noter comment les changements vont lui profiter. Il souhaite épouser une belle veuve issue de l'aristocratie, Mme de Vaubert (C. Fontenay) et pour ce faire, l'aide dans ses démarches pour le Marquis de la Seiglière. Lorsqu'il réalise que la veuve le méprise, il change de camp pour aider Bernard Stamply a se réapproprier son héritage. Comme toujours chez Antoine, la direction d'acteurs est de première classe. C'est par la physionomie du notaire et du Marquis que nous comprenont les rapports des deux personnages: sournoiserie, sourire, moquerie. Quant à Huguette Duflos qui peut être fort irritante dans tant de films, elle est ici fraîche et naturelle en Mademoiselle de la Seiglière. Contrairement à son père, elle se refuse à posséder un château et des terres qui ont été indûment repris à leur ancien propriétaire. Elle tombe amoureuse de Bernard Stamply, joué avec sa sensibilité habituelle par Romuald Joubé, un habitué des films d'Antoine. Antoine modifie le roman en ajoutant une fin heureuse. Mais, cette modification n'entâche pas le plaisir que l'on ressent en voyant ce film superbement photographié en décors naturels avec des éclairages subtils. Décidément, Antoine a réalisé de superbes films dans les années 10!

Hell's Heroes 1930

Les héros de l'enfer

Un film de William Wyler avec Charles Bickford, Raymond Hatton et Fred Kohler


Trois hors-la-loi, qui viennent d'attaquer une banque, s'enfuient dans le désert. Durant une tempête de sable, leurs chevaux s'échappent. Chemin faisant, ils trouvent une femme enceinte dans un chariot abandonné...


Ce très intéressant western de Wyler est la toute première version du roman de Peter B. Kyne, Three Godfathers, qui sera à nouveau porté à l'écran par Richard Boleslawski en 1936 et par John Ford en 1948. C'est aussi le premier film totalement parlant de Wyler. Avec une distribution de vieux routiers du muet comme Fred Kohler et Raymond Hatton qui furent des spécialistes des rôles de méchants, Wyler offre un film dépourvu de glamour, mais qui sent la poussière et la sueur. Charles Bickford, lui, vient de commencer sa carrière au cinéma parlant après des années de théâtre. Il deviendra aussi un acteur de second plan que l'on retrouve dans de multiples westerns. Donc, il n'y aucune star au générique de ce western adapté par C. Gardner Sullivan, un grand spécialiste du genre qui a travaillé durant des années avec William S. Hart. Son adaptation (avec Tom Reed) est nettement plus sèche que celle des scénaristes de Ford. ici, il n'y a pas de scènes comiques pour introduire les hors-la-loi. Et on n'essaie à aucun moment de les rendre sympathiques. Ces trois brutes avec leur quatrième complice exécutent même le caissier de la banque de sang-froid. Quant à la découverte du chariot, loin de provoquer une brusque montée de foi et de générosité, elle n'engendre d'abord qu'un désir de possession de cette femme abandonnée en plein désert. Réalisant qu'elle va accoucher, l'un d'eux est obligé de se dévouer pour l'aider, mais presque à contre-coeur. Devenus parrains malgré eux, les disputes continuent. Dépourvus d'eau, ils songent même à se partager le lait en boîte au lieu de nourrir l'enfant. Ils vont finalement se dévouer pour sauver cet enfant, comme si ils ne pouvaient pas faire autrement. Bickford poussera l'abnégation jusqu'à boire de l'eau empoisonnée pour réussir à atteindre la ville voisine et sauver ainsi le bébé. La fin est totalement dépourvue de sentimentalisme : il tombe mort à l'arrivée et on lui enlève l'enfant des bras. Au début du cinéma parlant, la censure est moins dure et on peut plus facilement montrer un méchant sans chercher à lui donner des excuses diverses. En 1948, il faut trouver des faux-fuyants pour que les personnages soient acceptés. On insiste lourdement sur l'aspect biblique avec l'arrivée de l'âne et on termine le film sur un happy-end hyper-sentimental qui n'est guère convaincant. J'ai été plus convaincue par le trio de brigands de Wyler que par celui -édulcoré- de Ford. Quant à l'aspect visuel du film, on est entièrement en décors naturels et la caméra n'est absolument pas statique. C'est certainement un des meilleurs films de 1930 que j'ai pu voir. Les dialogues ne sont pas emphatiques, mais naturels. Avec une durée de 69 min et sans une once de gras, le film est une vraie réussite parmi les premiers westerns parlants. Il est disponible dans la collection Warner Archive .

vendredi 8 avril 2011

Casanova 1926


Un film d'Alexandre Volkoff avec Ivan Mosjoukine, Diana Karenne, Suzanne Bianchetti, Rudolf Klein-Rogge et Michel Simon

Le séducteur vénitien Casanova (I. Mosjoukine) est obligé de quitter précipitament Venise après les nombreuses plaintes reçues par le Conseil des Dix. Il part pour l'Autriche, puis pour la Russie où il rencontre la Tsarine Catherine II (S. Bianchetti)...

Avec cette super-production réalisée avec une débauche de moyens, Ivan Mosjoukine tire sa révérence à l'écran muet français. L'année suivante, il sera à Hollywood croyant donner à sa carrière un nouvel élan, qui fera long feu. Il avait quitté la Société Albatros après avoir joué le rôle principal dans Feu Mathias Pascal (1926, M. L'Herbier). Il ne fera plus que deux films supplémentaires en France: Michel Strogoff (1926, V. Tourjansky) qui sera tourné aux studios Billancourt d'Abel Gance et en Lettonie, puis ce Casanova tourné à Venise. Le scénario nous donne une vision joyeuse et romanesque du séducteur et aventurier vénitien. Le film est une comédie d'aventures fort bien mené où Casanova/Mosjoukine passe de conquête en conquête avec un entrain contagieux. Il se moque des maris jaloux et des créanciers avec une bonne humeur communicative. Il réussit à effrayer l'affreux Menucci en lui faisant une (fausse) scéance de sorcellerie cabalistique qui terrorise le créancier et ses deux hallebardiers (dont l'un est un Michel Simon à l'allure ahurie). Alexandre Volkoff utilise au mieux la ville de Venise avec son carnaval trépidant qui est comme un écho de la vie de Casanova. Léger et vigoureux comme un héros de cape et d'épée, Mosjoukine saute en selle, escalade une façade de palais ou se bat en duel contre six hommes d'armes. Il sait aussi faire preuve de son sens comique habituel alors qu'il se fait passer pour M. Dupont, le fournisseur de Catherine II. Les costumes sont d'une grande somptuosité, virant par moment au grotesque, comme les basques fort larges et excentriques de l'habit de Casanova à la cour de Russie. Volkoff introduit juste ce qu'il faut de sensualité et de nudité affriolante pour transmettre l'atmospère de licence et de libertinage du XVIIIème siècle. Le film contient une scène coloriée au pochoir (le carnaval final) qui est une réponse aux séquences en Technicolor bichrome que produisent les américains à l'époque. L'épisode russe est l'occasion de nous montrer l'assassinat du Tsar Pierre III (R. Klein-Rogge) dont la démence ne fait guère de doute. Suzanne Bianchetti, qui était abonnée aux rôles de tête couronnée (Marie-Antoinette, Eugénie, Marie-Louise), se montre plus convaincante que d'ordinaire en impératrice croqueuse d'hommes. Mais, le film appartient à Mosjoukine qui atteint ici son apogée de star du cinéma français. Il ne retrouvera jamais par la suite cette liberté et cette légèreté. Pour finir, il faut saluer la très jolie partition de Georges Delerue qui apporte l'atmosphère pétillante et joyeuse que requiert un tel film.

dimanche 3 avril 2011

Les Bretelles 1913


Un film de Léonce Perret avec avec Léonce Perret, Suzanne Grandais et Emile Keppens

En l'absence de Léonce (L. Perret), Suzanne (S. Grandais) a permis à une équipe de cinéma de tourner dans leur jardin. Léonce revient en son absence et trouve une paire de bretelles sur un paravent. Il commence à soupçonner sa femme d'infidélité...

Deux ans après Les Béquilles, Perret introduit à nouveau le cinéma dans un court-métrage. On constate à quel point le cinéma a évolué durant ces deux années. Le sempiternel plan large est maintenant soutenu par des plans moyens. Et l'intrigue est construite avec beaucoup plus de subtilité. A partir de ces bretelles, Léonce échaffaude les pires conjectures et ne réussit qu'à se fâcher avec son épouse. Perret introduit des idées comiques fort audacieuses, comme celle où en se disputant avec Suzanne, il se place devant deux immenses cornes pendues au mur qui semblent signaler son état de cocu. D'ailleurs, Suzanne elle-même remarque cette position incongrue qui la fait éclater de rire. Le couple se réoncilie avec Léonce qui, comme toujours, prend le spectateur à témoin. La mise-en-abîme se clôt avec le couple qui soumet à une Cie cinématographique le scénario de leur mésaventure. Délicieux.

Les Béquilles 1911

Un film de Léonce Perret avec Yvette Andréyor, André Luguet et Léonce Perret

Une troupe de cinématographistes avec leur metteur en scène (L. Perret) vient demander la permission de tourner dans une propriété en l'absence des propriétaires. Ceux-ci reviennent de la chasse et surprennent un figurant escaladant un mur armé d'un couteau. Ils le blessent en le prenant pour un criminel. L'acteur blessé (A. Luguet) est accueilli et soigné par la jeune fille de la maison (Y. Andréyor)...

Très tôt, Léonce Perret aimait inclure des séquences de tournage dans ses films. Cette mise-en-abîme est ici au service d'une comédie rondement menée. On assiste à l'arrivée d'une équipe de tournage qui s'installe prestement le long d'un mur pour filmer un cambriolage fictif avec deux apaches. Leur premier plan est anéanti par le passage d'un cycliste sans gêne dans le champ de la caméra. On peut remarquer que les équipes de tournage à l'époque était fort légère avec une seule caméra et un seul opérateur. Puis, la séquence tourne au drame quand un acteur est blessé par le propriétaire armé d'un fusil. Après ce préambule, on retourne à la comédie avec le jeune acteur, équipé de béquilles, qui flirte avec la jeune fille de la maison. Celle-ci se retrouve aussi équipée d'une béquille suite à une chute. Ils feignent tous deux de souffrir le martyr pour pouvoir passer plus de temps ensemble dans le jardin. La supercherie est découverte quand les parents découvrent les béquilles abandonnées sur un banc. Avec cette intrigue légère, Perret réalise une jolie comédie très bien jouée par les acteurs de la Cie Gaumont.

samedi 2 avril 2011

Devotion 1931

Un Film de Robert Milton avec Ann Harding, Leslie Howard et Robert Williams

A Londres, Shirley Mortimer (A. Harding) est exploitée par sa famille comme une servante. Elle rencontre l'avocat David Trent (L. Howard) et tombe amoureuse de lui. Elle se déguise en gouvernante d'enfants pour se faire embaucher chez lui...


Il ne faut pas confondre ce film avec le Devotion (1946) de C. Bernhardt sur la vie des soeurs Brontë. Les deux films n'ont rien à voir. Ici, il s'agit d'une intrigue tirée d'un roman sentimental anglais de Pamela Wynne. Cette histoire d'amour dans la bonne société londonienne vaut surtout pour ses interprètes. Outre la présence d'Ann Harding, on retrouve deux acteurs de grande qualité: l'anglais Leslie Howard et l'américain Robert Williams. Si Howard est entré dans la légende, Williams lui fut une étoile filante dans le cinéma des années 30. Il mourut en 1931 d'une péritonite laissant derrière lui sa pétillante interprétation dans Platinum Blonde (1931) de Capra, qui devrait être suffisante pour lui assurer l'immortalité. Ann Harding est ici issue de la bonne société, mais elle semble être la Cendrillon de la famille, celle qui est la bonne à tout faire. Fatiguée par cette existence, elle monte un stratagème pour se rapprocher de l'homme qu'elle aime. S'affublant d'une perruque sombre, de petites lunettes et d'une robe sinistre, elle se présente pour être bonne d'enfant chez lui. Affectant un accent cockney plutôt réussi, elle investit le toit de l'avocat et devient vite indispensable pour lui et son jeune fils. Il ignore tout de son identité. Mais, un de ses clients Norman Harrington (R. Williams), lui remarque immédiatement le déguisement de Shirley. Après quelques escarmouches, tout est bien qui finit bien. Si le film n'offre pas vraiment de surprises visuellement, on est en tous cas bien servis par les acteurs. Il y a une superbe alchimie entre Ann Harding et Leslie Howard. Et Robert Williams, dans un rôle secondaire, tire son épingle du jeu en peintre fantasque. Ann est superbement photographiée par Hal Mohr qui lui donne des airs de madone (une fois qu'elle a quitté son déguisement fort peu seyant). Ann semble bien s'amuser dans ce rôle 'double' qui lui permet de montrer l'étendu de son talent comique et dramatique. Cette production RKO-Pathé est fort agréable.

vendredi 1 avril 2011

Kean, ou Désordre et Génie 1924

Un film d'Alexandre Volkoff avec Ivan Mosjoukine, Nicolas Koline et Nathalie Lissenko

Le célèbre acteur shakespearien Edmond Kean (I. Mosjoukine) est amoureux de la comtesse de Koefeld (N. Lissenko) qui est l'épouse de l'ambassadeur du Danemark. Elle est aussi la maîtresse du Prince de Galles...

Cette biographie de l'acteur Edmund Kean (1789-1833) est une adaptation de la pièce qu'Alexandre Dumas écrivit pour un autre grand acteur Frédéric Lemaître en 1836. La vie turbulente de l'acteur anglais était du pain béni pour les auteurs romantiques français qui cherchaient à s'échapper des conventions du théâtre classique français. Shakespeare était aux antipodes de notre théâtre néo-classique racinien. Il représentait le bruit, la fureur, la vulgarité et l'explosion des sentiments en scène. De même, l'arrivée des immigrés russes dans le cinéma français des années 20 apportent une bouffée d'oxygène dans notre cinéma hexagonal. Ivan Mosjoukine est leur figure de proue avec son magnétisme, son athlétisme et ses qualités protéiformes. Il n'est pas étonnant qu'il ait voulu interprété le rôle de Kean, un artiste, comme lui, qui vivait le moment présent au risque de bruler la chandelle par les deux bouts. Produit par la Sté Albatros, le scénario du film modifie considérablement la pièce originale de Dumas. Il n'y aura pas de fin heureuse : Kean va mourir par une nuit d'orage. Ce recentrage de l'intrigue vers le destin tragique de Kean est une brillante idée. Mosjoukine (qui a participé à l'écriture du scénario) peut y déployer ses talents complets d'interprète. Kean est une idole des planches londoniennes. Toutes les femmes sont folles de lui. Mais, après la représentation, il se retrouve seul avec son seul ami, le souffleur Salomon (N. Koline) qui est son homme à tout faire. Au lieu de passer la soirée dans la bonne société, il part s'encanailler, habillé en marin, dans un bouge 'The Coal Hole Tavern' buvant des litres de rhum et dansant jusqu'au matin. Cette scène de la taverne est l'occasion pour Volkoff de réaliser la meilleure séquence du film. Avec un montage rapide et accéré, nous observons Kean dansant la gigue avec les clients. Alors que la cadence s'accélère, les bouteilles se mettent à danser sur les étagères et la folie semble s'emparer de tous. Reprenant, le système du montage rapide créé pour La Roue (1923), Volkoff l'utilise avec une suprême habilité, si bien, que Gance l'engagera comme assistant réalisateur sur Napoléon (1927) peu de temps après. Le film est un récital Mosjoukine qui est sur scène Roméo et Hamlet avant de mourir dans une débauche de romantisme exacerbé qui ne déparerait pas un tableau de Caspar David Friedrich. A l'agonie, il demande à son fidèle Salomon de lui lire du Shakespeare alors qu'un chien hurle sous la tempête. Kean a été détruit par sa folle passion pour la comtesse de Koefeld (N. Lissenko). Dévoré de jalousie, il perd la raison. Rejeté par le public, il meurt misérable et oublié. On ne peut qu'être frappé par le parallèlisme avec la destinée de Mosjoukine lui-même, qui mourut dans la misère en 1939. Cette recréation du milieu du théâtre des années 1830 a certainement dû avoir un impact sur le jeune Marcel Carné. Et je ne serais pas étonnée qu'une partie des Enfants du Paradis (1945) trouve sa source dans ce film. Le Frédéric Lemaître de Brasseur mène une vie aussi agitée que le Kean de Mosjoukine. Après tout, Carné a travaillé comme assistant de Jacques Feyder à la Sté Albatros à la fin des années 20. Nicolas Koline forme un duo remarquable avec Mosjoukine, alternant comique et tragique. Il faut les voir sortir déguisés, Mosjoukine en marin et Koline en femme, pour échapper aux créanciers ! Le film est un très bel hommage à l'artiste romantique comme le proclame le désordre et le génie du titre.